HOMMAGE A CARMELO BONACCORSI (PEPPINO) PAR FABIEN PAREJA

Je tiens tout d’abord à remercier le Comites de Lyon, et l’ensemble des personnes qui ont organisé cette commémoration en l’hommage de Carmelo, de me donner l’opportunité d’apporter mon témoignage aujourd’hui.

J’ai eu la chance de connaître cet homme chaleureux, joyeux, rayonnant, et enjoué en toute circonstance. Il n’y avait jamais de morosité avec Peppino. Toujours enthousiaste, habité par un esprit, celui de la joie, et animé par une passion, celle de l’Italie. Peppino était aussi un homme foncièrement bon et généreux, charitable et dévoué aux autres. Toujours soucieux d’apporter quelque chose, même si ce n’était qu’un « petit quelque chose ».

J’ai rencontré Peppino, un jour, dans une cordonnerie ; non pas la sienne, mais celle de mon père. Car, comme vous le savez, lui aussi était cordonnier et depuis qu’il était à la retraite il aimait passer de temps en temps à la cordonnerie de mon père pour se rappeler des souvenirs et discuter un moment de choses et d’autres. Quand il entrait au magasin, je le reconnaissais tout de suite, avant même de l’avoir vu. Son accent chantant et sa bonne humeur envahissait immédiatement l’espace environnant.

Ce qui m’a uni à Peppino, c’est la passion commune que nous avions : l’Italie ! La culture italienne a toujours eu une place importante dans nos vies. Et nous avons toujours ressenti à l’intérieur de nous, cet appel – telle une vocation – de sauver nos racines et de faire perdurer la culture de nos ancêtres. Peppino, en tant qu’immigré italien, a toujours ressenti le devoir de conserver les traditions de son pays et de les faire connaître autour de lui, fière qu’il était de ses racines. Quant à moi, petit fils d’immigrés italien, j’ai aussi depuis tout jeune ressenti ce devoir et cet appel des origines. Cette même passion pour l’Italie m’a poussé à apprendre la langue de mes grands-parents et m’a conduit jusqu’à l’Université où je me suis abreuvé de culture italienne.

C’est justement dans le cadre de mes études universitaires que j’ai eu l’occasion de véritablement apprendre à connaître Peppino. Je devais interroger un immigré italien pour mieux comprendre le phénomène de l’immigration, qui a marqué l’histoire de l’Italie et forgé des générations d’italiens, dont nous faisons nous même partis. J’ai alors tout de suite pensé à Peppino. J’aurai pu allé interroger mes grands-parents – c’était l’option de facilité – mais c’est Peppino que j’ai voulu entendre, car je savais pertinemment que seul lui, par sa vie, son parcours et son expérience, était en mesure d’avoir un regard profond sur cette question et d’apporter des réponses pertinentes.

Lorsque je l’ai interrogé, j’ai beaucoup appris sur lui, sur sa vie et son parcours. Mais, ce jours là, Peppino m’a apporté bien plus que le récit de sa vie. Il m’a aussi fait comprendre ce qu’est un italien, et il m’a enseigné l’esprit de l’Italie.

Lors de notre entretien, j’ai tout d’abord été surpris lorsque Peppino s’est mis à me parler d’histoire. Je venais vers lui pour recueillir son témoignage d’immigré italien, pour connaître son histoire personnelle et je retrouvais en face de moi un Carmelo enseignant, passioné d’histoire et de patrimoine culturel. Il me parlait de personnalités italiennes illustres qui ont séjourné une partie de leur vie en France. Je me souviens qu’il me raconta l’histoire de Gabriel Simeoni, humaniste Florentin du XVI siècle, qui voyagea une partie de sa vie entre Paris et Lyon. Il m’apprit que ce Simeoni fût celui qui découvrit la source d’eau à Royat et à qui l’on doit la fontaine présente aujourd’hui place de la Poterne à Clermont. Il me fit aussi le récit de Bartholdi , à qui l’on doit la statue de Vercingétorix place de Jaude, ainsi que la fontaine de la place des Terreaux à Lyon, tout comme l’illustre Statue de la Liberté. Il me raconta aussi l’histoire d’autres italiens qui vinrent s’installer dans nos contrées et qui apportèrent, par leur génie, un supplément culturel à la France.

A travers le récit de ces grands hommes, Peppino cherchait en fait à me faire comprendre quelque chose : l’Italie est un peuple généreux, qui depuis tout temps ne cesse de donner et d’apporter au monde. L’Italie c’est le « don du don », la culture du partage. Est véritablement italien, au plus profond de son âme, celui qui est conscient de faire partie de ce peuple d’artistes et de génies qui ont constitué ce qui reste, encore de nos jours, une des plus belles cultures de notre civilisation.
Peppino avait lui pleinement conscience de la richesse de cet héritage culturel. C’est pour quoi il s’est efforcé, tout au long de sa vie, de communiquer autour de lui l’esprit de l’Italie. Lui aussi était à sa manière un artiste habité par le génie créatif italien. Il suffit de contempler son œuvre pour en avoir la preuve.

Je me souviens des nombreux projets qu’il avait en tête. Le théâtre avait une place importante dans sa vie. Un jour, je fus même embarqué dans une de ses « folies artistiques ». Il m’avait proposé de jouer un rôle dans une des pièces qu’il avait lui même composée. À une de nos répétitions, je fus surpris par l’enthousiasme avec lequel il jouait son rôle. Il était complètement habité par son personnage, comme transcendé et exalté. J’avais devant moi la commedia dell’arte incarné. Peppino c’était aussi la comédie et la pitrerie. Toujours un bon mot où un geste fantaisiste pour faire rire. Il aimait plaisanter et il ne manquait jamais une occasion pour se mettre en scène et amuser la galerie.

Mais Peppino c’était avant tout un homme qui avait à cœur de transmettre, et qui a toujours fait de la transmission son principal objectif. Transmettre autour de lui la chaleur humaine, ainsi que des valeurs et un patrimoine culturel. C’est pour cette raison qu’il s’était lancé, les derniers temps, dans le projet de filmer les italiens de l’ancienne génération, pour recueillir leur témoignage et immortaliser leur histoire. Dans ce cadre là, je l’avais accompagné un jour chez mes grand-parents, pour recueillir leur témoignage d’immigrés italiens. Ce jour là je fus agréablement surpris par la tournure que pris l’entretien. Pour la première fois, depuis très longtemps, mes grands-parents s’ouvrirent et témoignèrent de leur vie et de leur parcours. Ils n’avaient pas l’habitude de s’épancher sur leur vie, le passé a souvent été tabou dans notre famille. Mais la présence de Peppino, son charisme, et sa force de pénétration des cœurs avait rendu possible leur témoignage. Peppino c’était l’homme qui arrivait à mobiliser les gens et à les sortir de leur torpeur, et à faire fuir leur peur, pour les inviter à se donner pleinement et à participer eux aussi à l’immense joie du don et du partage.

Ce jour là, Peppino m’a fait prendre conscience d’une chose essentielle : Il est primordiale de sauver nos racines, de sauvegarder nos traditions et notre culture par la transmission. Il ne faut surtout jamais oublier de transmettre, car dès lors qu’on ne prend plus soin de transmettre ce que nous sommes, alors notre identité se perd. Notre identité est fragile, nos traditions peuvent disparaître et notre culture s’effacer à jamais, lorsque la flamme présente à l’intérieur des personnes commence à s’éteindre.

Chez Peppino, cette flamme est restée intacte est aussi vive du premier jour, jusqu’au dernier jour.

Peppino, à toi l’ardent défenseur de la culture italienne, nous te devons cette flamme, cette âme, que tu as réussi à insuffler parmi nous toutes ces années. Aujourd’hui, il nous revient à tous d’entretenir notre flamme intérieure – en suivant ton exemple – pour que continue à vivre, autour de nous, l’âme de l’Italie.

Donne-nous la force Peppino, donne la force à notre nouvelle génération de relever les défis de la transmission, avec cette même force intérieure qui t’a animée de ton vivant !

Fabien PAREJA